Origines et intuition
En 1952, Harry Markowitz formalise une idée simple mais révolutionnaire : un investisseur ne devrait pas juger un titre isolément, mais par sa contribution au couple rendement-risque de l'ensemble de son portefeuille. C'est la théorie moderne du portefeuille, et son outil central est l'optimisation quadratique : minimiser la variance du portefeuille sous contrainte de rendement.
Une douzaine d'années plus tard, William Sharpe (1964), John Lintner (1965) et Jan Mossin (1966) posent la question suivante : si tous les investisseurs optimisent à la Markowitz, quels prix — donc quels rendements espérés — doivent prévaloir à l'équilibre ? La réponse est le CAPM. Sharpe et Markowitz recevront le prix Nobel d'économie en 1990 pour ces travaux.
Les hypothèses du modèle
Le CAPM est un modèle d'équilibre : ses conclusions découlent d'hypothèses fortes qu'il faut garder en tête (nous y reviendrons en section 6) :
- Les investisseurs sont averses au risque et ne raisonnent qu'en moyenne-variance sur une seule période.
- Ils partagent les mêmes anticipations (espérances, variances, covariances des rendements).
- Il existe un actif sans risque, au taux duquel chacun peut prêter et emprunter sans limite.
- Les marchés sont parfaits : pas de coûts de transaction, pas d'impôts, actifs divisibles, information gratuite.
Rendement, risque et diversification
Le rendement d'un actif sur une période, dividende D compris, s'écrit R = (P1 − P0 + D) / P0. Comme P1 est incertain, R est une variable aléatoire : on la résume par son espérance E[R] (le rendement attendu) et son écart-type σ (la volatilité, mesure du risque).
Pour un portefeuille de poids wi (avec Σwi = 1), l'espérance est linéaire :
mais la variance, elle, n'est pas linéaire — c'est tout l'intérêt de la diversification. Elle fait intervenir toutes les covariances σij = Cov(Ri, Rj) :
Le cas de deux actifs A et B, avec un poids w sur A et une corrélation ρ, rend la mécanique visible :
Tant que ρ < 1, la volatilité du mélange est inférieure à la moyenne pondérée des volatilités : la courbe des portefeuilles se bombe vers la gauche. C'est le seul « repas gratuit » de la finance. Déplacez le curseur de corrélation ci-dessous pour le constater.
Chaque point de la courbe est un portefeuille (poids w sur l'actif A, 1−w sur B). Survolez la courbe pour lire la composition.
Observez le cas extrême ρ = −1 : il devient possible d'annuler totalement le risque. À l'inverse, si ρ = 1, la courbe dégénère en segment de droite : plus aucun bénéfice de diversification. Dans la réalité, les corrélations entre actions se situent typiquement entre 0,3 et 0,8 — la diversification aide, mais ne supprime jamais le risque commun à tous les titres. Ce résidu incompressible est précisément le risque systématique que le CAPM va tarifer.
La frontière efficiente et la droite de marché des capitaux
Généralisons à n actifs. L'ensemble des portefeuilles possibles forme une région du plan (σ, E[R]) ; sa bordure gauche est une hyperbole, la frontière de variance minimale. Seule sa branche supérieure est intéressante : c'est la frontière efficiente, l'ensemble des portefeuilles qui offrent le rendement maximal pour chaque niveau de risque. (Le calcul exact de cette frontière est l'objet de la section 5.)
Introduisons maintenant un actif sans risque de taux rf (bon du Trésor). Combiner cet actif avec un portefeuille risqué quelconque trace une droite dans le plan (σ, E[R]). La meilleure droite possible est celle qui part de (0, rf) et vient tangenter la frontière efficiente : c'est la Capital Market Line (CML), et le point de tangence est le fameux portefeuille tangent.
La pente de la CML est le ratio de Sharpe du portefeuille tangent : le rendement excédentaire obtenu par unité de risque. Faites varier rf ci-dessous et observez le point de tangence glisser le long de la frontière.
Frontière calculée en forme fermée à partir de la matrice de covariance de la section 5. Survolez la frontière ou les actifs.
Le bêta et la Security Market Line
La CML ne s'applique qu'aux portefeuilles efficients. Pour un titre individuel i — généralement inefficient pris isolément — la bonne mesure de risque n'est pas σi mais sa covariance avec le marché, normalisée par la variance du marché :
Le bêta répond à la question : quand le marché bouge de 1 %, de combien mon titre bouge-t-il en moyenne ? Un bêta de 0 signifie aucune sensibilité au marché ; 1, la même que le marché ; 1,5, une amplification de 50 %. L'équation du CAPM en découle (elle sera démontrée en section 5.4) :
Représentée dans le plan (β, E[R]), cette relation est une droite : la Security Market Line (SML). À l'équilibre, tout actif correctement évalué doit s'y trouver — titres individuels comme portefeuilles, efficients ou non. C'est ce qui distingue la SML de la CML : la CML vit dans le plan (σ, E[R]) et ne concerne que les portefeuilles efficients ; la SML vit dans le plan (β, E[R]) et concerne tout le monde.
Un titre situé au-dessus de la SML rapporte plus que ce que son risque systématique justifie : il est sous-évalué (son alpha, l'écart vertical à la droite, est positif — les acheteurs vont faire monter son prix et son rendement espéré redescendre vers la droite). Un titre en dessous est surévalué.
Trois titres fictifs avec leur rendement anticipé par les analystes ; l'écart à la SML est leur alpha. Déplacez le bêta du titre témoin, ou changez les paramètres de marché.
En pratique, le bêta s'estime par régression linéaire des rendements excédentaires du titre sur ceux du marché (typiquement 36 à 60 mois de données) : Ri − rf = αi + βi(Rm − rf) + εi. Le CAPM prédit αi = 0 pour tout titre — une prédiction testable, et testée sans relâche depuis cinquante ans (section 6).
L'optimisation quadratique en dimension n
Cette section est le cœur mathématique du tutoriel : nous allons résoudre exactement le problème de Markowitz en dimension quelconque, en déduire l'équation de la frontière efficiente tracée en figure 2, puis démontrer la formule du CAPM. Seul prérequis : un peu de calcul matriciel.
5.1 — Formulation du problème
Soit un univers de n actifs. Notons μ ∈ ℝn le vecteur des rendements espérés, Σ ∈ ℝn×n la matrice de covariance (symétrique, définie positive — donc inversible), 1 le vecteur de uns, et w le vecteur des poids du portefeuille. Le problème de Markowitz s'écrit :
C'est un programme quadratique : objectif quadratique (la variance ½w⊤Σw — le facteur ½ est cosmétique, il allège les dérivées), contraintes linéaires (atteindre le rendement cible μ★, être entièrement investi). Comme Σ est définie positive, l'objectif est strictement convexe : le minimum existe, est unique, et les conditions du premier ordre suffisent à le caractériser. Notez qu'aucune contrainte n'impose wi ≥ 0 : les ventes à découvert sont autorisées (nous lèverons cette hypothèse en 5.6).
5.2 — Lagrangien et solution en forme fermée
On associe aux deux contraintes les multiplicateurs de Lagrange λ et γ :
La condition de stationnarité ∇wℒ = 0 donne Σw − λμ − γ1 = 0, d'où la forme de la solution :
Il reste à déterminer λ et γ en réinjectant (9) dans les deux contraintes. Tout s'exprime alors avec quatre scalaires fondamentaux, qui condensent toute la géométrie de l'univers d'investissement :
(A > 0 et C > 0 car Σ−1 est définie positive ; D > 0 par l'inégalité de Cauchy–Schwarz dès que μ n'est pas proportionnel à 1.) Les contraintes deviennent le système linéaire 2×2 : λC + γB = μ★ et λB + γA = 1, dont la solution est :
La variance optimale s'obtient élégamment : w⊤Σw = w⊤(λμ + γ1) = λμ★ + γ. En substituant (11), on obtient l'équation de la frontière de variance minimale — une parabole en variance, donc une hyperbole en écart-type :
5.3 — Ce que la solution nous apprend
- Portefeuille de variance minimale globale (GMV). En minimisant (12) par rapport à μ★ : μgmv = B/A, σ2gmv = 1/A, et wgmv = Σ−11/A — le sommet de l'hyperbole de la figure 2.
- Théorème des deux fonds. L'équation (9) montre que tout portefeuille de frontière est combinaison linéaire de deux portefeuilles fixes (Σ−11/A et Σ−1μ/B, convenablement normalisés). Deux fonds communs bien choisis suffisent donc à reconstituer toute la frontière — quel que soit n.
- Sens des multiplicateurs. λ = ½ dσ2/dμ★ : c'est le prix marginal, en variance, d'un point de rendement supplémentaire. Il est nul au GMV et croît le long de la frontière.
5.4 — Du portefeuille tangent au CAPM
Ajoutons l'actif sans risque et cherchons le portefeuille risqué qui maximise le ratio de Sharpe (μ⊤w − rf)/√(w⊤Σw). Les conditions du premier ordre donnent, après normalisation 1⊤w = 1 :
C'est le point rouge de la figure 2. Voici maintenant la démonstration du CAPM en trois lignes. À l'équilibre, le portefeuille de marché wm est le portefeuille tangent (théorème de séparation, section 3). L'équation (13) se réécrit Σ wm = k (μ − rf 1) pour un scalaire k > 0. Or :
- la ligne i du membre de gauche est (Σwm)i = Cov(Ri, Rm) ;
- en multipliant à gauche par wm⊤ : σm2 = k (E[Rm] − rf), ce qui identifie k.
En divisant la ligne i par cette dernière égalité :
La formule du CAPM n'est donc rien d'autre que la condition du premier ordre du programme quadratique, lue ligne à ligne, lorsque le portefeuille optimal est le marché lui-même. Le bêta apparaît naturellement : c'est la contribution marginale de l'actif i à la variance du marché, rapportée à cette variance.
5.5 — Le solveur interactif (n = 5)
Appliquons tout cela à l'univers utilisé pour la figure 2. Volatilités et rendements espérés annuels, et matrice de corrélation (la covariance s'en déduit par σij = ρij σi σj) :
| Actif | E[R] | σ | ρ Obl. État | ρ Crédit | ρ Act. Europe | ρ Act. US | ρ Émergents |
|---|
Le solveur ci-dessous résout numériquement le système (le calcul de Σ−11 et Σ−1μ se fait par élimination de Gauss — jamais par inversion explicite en pratique) et applique les formules (9)–(12). Choisissez un rendement cible μ★ et observez les poids optimaux se déformer : pour des cibles ambitieuses, le programme vend à découvert les actifs peu rentables afin de financer un levier sur les autres.
À gauche : poids optimaux w(μ★) — les barres négatives sont des ventes à découvert. À droite : position du portefeuille sur la frontière.
5.6 — Au-delà des contraintes d'égalité
Dès que l'on ajoute des contraintes d'inégalité — interdiction de vente à découvert (w ≥ 0), plafonds par actif ou par secteur (Gw ≤ h) — la forme fermée disparaît. Le problème reste un programme quadratique convexe :
et se résout par les conditions de Karush–Kuhn–Tucker (KKT), généralisation du lagrangien : à l'optimum, chaque contrainte d'inégalité est soit saturée (active, avec un multiplicateur ≥ 0), soit inactive (multiplicateur nul) — c'est la complémentarité. Les algorithmes classiques :
- Ensembles actifs (dont l'algorithme de la ligne critique de Markowitz, 1956) : on devine quelles contraintes sont saturées, on résout le sous-problème d'égalité en forme fermée comme en 5.2, et on met à jour l'ensemble actif jusqu'à satisfaire KKT. La frontière devient alors affine par morceaux dans les poids : chaque segment correspond à un ensemble actif donné.
- Points intérieurs : on suit un chemin central à l'intérieur du domaine réalisable ; complexité polynomiale, méthode de choix pour n grand.
- En pratique :
cvxpy, OSQP, quadprog, Gurobi… résolvent (15) en millisecondes pour des milliers d'actifs.
Enfin, un avertissement d'ingénieur : la solution w★ = f(Σ−1, μ) est très sensible aux erreurs d'estimation, surtout sur μ — l'optimiseur amplifie le bruit (« error maximizer », selon le mot de Michaud). D'où les remèdes usuels : rétrécissement de la covariance (Ledoit–Wolf), régularisation, approche bayésienne de Black–Litterman, ou contraintes de poids qui, paradoxalement, améliorent souvent la performance hors échantillon.
Portée et limites
Le CAPM reste omniprésent : calcul du coût des fonds propres (via le bêta) pour l'actualisation des flux, taux d'actualisation réglementaires, mesure de performance ajustée du risque (alpha de Jensen, ratio de Treynor), benchmark de toute la littérature sur les anomalies. Mais empiriquement, il est fragile :
- La critique de Roll (1977). Le « portefeuille de marché » théorique inclut tous les actifs risqués — immobilier, capital humain, actifs non cotés. Il est inobservable ; tester le CAPM avec un indice actions revient à tester la seule efficience de cet indice. Le CAPM serait donc, stricto sensu, intestable.
- La droite empirique est trop plate. Depuis Black, Jensen et Scholes (1972), on observe que les titres à faible bêta rapportent plus que prévu et les forts bêtas moins : la SML mesurée a une pente inférieure à la prime de marché.
- Les anomalies. Fama et French (1992) montrent que la taille et le ratio valeur comptable/valeur de marché expliquent les rendements bien mieux que le bêta — d'où leur modèle à trois facteurs (1993), puis cinq (2015), et plus largement les modèles multifactoriels (APT de Ross, 1976 ; momentum de Carhart, 1997).
- Des bêtas instables. Le bêta estimé varie selon la fenêtre, la fréquence et l'indice choisis — gênant pour un paramètre censé être structurel.
Le verdict équilibré : comme description fine des rendements, le CAPM est dépassé par les modèles multifactoriels. Comme cadre conceptuel — seul le risque non diversifiable est rémunéré, le prix du risque est le ratio de Sharpe du marché, l'optimum individuel s'obtient par un programme quadratique — il reste le socle sur lequel toute la finance moderne est bâtie, et la première chose qu'un praticien doit maîtriser.
Pour aller plus loin
- H. Markowitz, Portfolio Selection, Journal of Finance, 1952.
- W. Sharpe, Capital Asset Prices: A Theory of Market Equilibrium under Conditions of Risk, Journal of Finance, 1964.
- R. Merton, An Analytic Derivation of the Efficient Portfolio Frontier, JFQA, 1972 — la source des formules de la section 5.
- E. Fama & K. French, The Cross-Section of Expected Stock Returns, Journal of Finance, 1992.
- S. Boyd & L. Vandenberghe, Convex Optimization, Cambridge University Press, 2004 — pour les méthodes KKT et points intérieurs.